Quand j’arrive chez Tim, il est plus tard que prévu. Du moins, à l’heure du Manitoba. J’avais oublié que je changeais encore de fuseau horaire en arrivant au Saskatchewan. Ainsi, peu de temps après ma rencontre inopinée avec deux chevreuils, j’entre dans Maryfield, un village de 250 âmes, connue pour ses champions au curling et qui dispose de presque autant d’aménités qu’une ville de 2 500 habitant.es : un cinéma qui fonctionne au printemps et en hiver, une salle de sport, un centre médical, un bureau de poste, une école élémentaire, et le Arlington Hotel, un hotel-restaurant qui vous fait remonter en 1950. Ou presque.

Voilà que je découvre ce grand gaillard de 55 ans au large sourire. Un sourire qu’il porte constamment et un sourire contagieux. Moi qui suis heureuse de ma journée sans goutte de pluie – enfin, hormis ce petit nuage en passant au-dessus du Lac Manitoba – cette rencontre est un nouveau highlight comme on dit dans le jargon d’ici.
« Je te fais faire un tour de la maison, ensuite, tu fais comme chez toi. C’est la seule règle». Les bases sont posées et je me fais même réprimander en lui demandant une seconde tasse de café le lendemain. Ah, la politesse à la française ! Ce n’est pas la première fois qu’on me fait comprendre que je n’ai nul besoin de demander la permission, une fois la porte ouverte. Orelsan a bien raison, tout ce qu’on veut c’est être à la maison.

De nouveau, me voici face à une personne qui a eu plusieurs vies en une. Il aura été agriculteur, conducteur de camion de marchandises à travers le Canada et les Etats-Unis, conducteur de bus dans l’industrie du spectacle avec des tournées pour Mary J. Blidge ou Kid Cudi, et travaille désormais dans l’industrie pétrolière. Après avoir vécu en Ontario, il a tout quitté pour la plénitude du Saskatchewan. Dans cette province, on compte autant d’habitant.es que dans le grand Toronto et au cours d’une journée, il n’est pas inhabituel de croiser autant de voitures que de chevreuils. En voyant ces champs de blé, de maïs et de colza à perte de vue, avec quelques forêts, ou bois, j’ai l’impression d’un retour en arrière, en pleine traversée de la Normandie et du Maine en août 2022. C’est ma petite madeleine de Proust.
Avec Tim je redécouvre ces villages où les habitant.es se connaissent, se saluent et se rendent des services, sans rien demander en retour. Il s’en réjouit : « Depuis que je suis arrivé en Mars, je trouve parfois des légumes ou de la confiture sur mon palier, ça me surprend encore mais la vie ici est bien plus agréable et reposante ». Il a vécu à mille à l’heure, sur la route et en dehors, et ne reviendrait pas en arrière. Quand je rencontre sa sœur Michelle, propriétaire d’une fermette avec son mari Adam, c’est sans difficulté que je comprends les motivations ayant poussé Tim à effectuer ce grand saut, de l’Ontario au Saskatchewwan.


Étonnamment, je suis la deuxième motocyclistes du groupe Bunk-a-biker qu’il rencontre en chair et en os, et la première depuis son déménagement. Il aura accueilli une quinzaine de personnes en Ontario, ou plutôt, il leur aura laissé la porte de sa maison ouverte : « J’étais constamment en tournée lorsque je recevais des demandes. Ma porte n’est jamais fermée et j’avais simplement écrit sur une feuille ‘‘si vous volez quelque chose, merci d’écrire ce que vous avez pris afin que je puisse facilement le remplacer’’, s’esclaffe-t-il. C’est à ce moment qu’il me montre le livre où figurent les remerciements de chaque voyageur et voyageuse passé.e par chez lui. Je savais que j’allais y lire le mot de Josée, puisque c’était elle qui m’avait recommandé Tim. Pourtant, quelle n’a pas été ma surprise de voir le logo de Monster Yogi Bear et Lyna !
Bientôt, c’est lui qui fera l’expérience de l’hospitalité motocycliste. Au guidon de sa Victory, il ne rechigne pas à partir sans destination, au gré du vent et de l’inspiration du moment, pour plusieurs heures. Dans une province bordée de plaines au sud, massifs au nord et à l’ouest, et de lacs à l’est, il a trouvé un nouveau terrain de jeu. Et il se peut que la rencontre avec des voyageurs et voyageuses longue distance l’encourage, à son tour, à effectuer cette trans-Canada plus tôt que prévu. Fingers crossed.


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