Nancy et Eric, Eric et Nancy. C’est l’évidence même quand je les observe. Ces deux-là se sont bien trouvés. Et ce ne sont pas leurs deux Harley Davidson et leurs motos aventure (Yamaha Ténéré 1200 et BMW GS 1200) qui diront le contraire. Toujours à se taquiner l’un et l’autre, ils forment un sacré duo au fort tempérament. « J’aime bien la niaiser » ; « Tu vois, il est comme ça, il ne s’arrête jamais, toujours à faire quelque chose ou à bricoler » J’ai à peine besoin de leurs mots pour le comprendre.
En ce mercredi 7 juin, j’arrive chez eux une heure avant l’horaire convenu, toute frigorifiée et sentant le chien mouillé après plus de quatre heures de conduite sous une pluie battante et incessante. C’est Eric qui m’ouvre la porte. Je note son air surpris, raisonnablement dû à mon avance. Il dure à peine une seconde, avant que son affabilité naturelle ne vienne promptement à mon secours. Ni une, ni deux, il sort, pousse la moto dans le garage en moins de temps qu’il n’en faut pour dire ouf, s’empare de trois bagages et me voilà au chaud ! Le temps pour lui de terminer sa journée de travail et à Nancy de rentrer, que j’en profite pour m’installer calmement et découvrir les lieux. Le basement est une véritable maison sous la maison. Deux chambres, une salle de bain et une immense pièce où trône un billard entouré de plusieurs fauteuils. La convivialité règne dans cet endroit où l’on devine les rires et festivités passés. Mes affaires sont à peine déposée dans la chambre apprêtée pour mes deux nuits que je saute dans la douche. Ô bonheur. Qu’elle est savoureuse celle qui me défait du froid et de la tension accumulée par cinq heure d’hyper vigilance.
Toute ragaillardie et pimpante, avec mon unique jean et ma chemise à carreaux, il est temps d’aller à la rencontre de mes hôtes.

Nancy, la boule d’énergie qui n’a pas son pareil pour illuminer votre journée. Comme s’en amusera Eric, nous avons bel et bien passé notre première soirée en « causerie ». C’était si facile. Nancy a 47 ans, bien qu’elle en paraisse dix de moins et en soit consciente (tiens, cela ne vous rappelle personne ?), travaille en tant que coordonnatrice aux communications et marketing mais est surtout une grande voyageuse, bien avant d’être une motorbikeuse. À 34 ans, après une décennie dans la publicité, l’envie d’aider les autres s’empare d’elle. Elle a découvert le yoga ayurvédique un peu plus tôt, et, pour suivre sa formation, s’envole pour l’Inde. C’est le début de près de dix années de périple aux quatre coins du globe, sa vie contenue dans deux valises, le monde pour maison, un billet d’avion ou de train toujours à portée de main. C’est pourtant dans un ashram aux Bahamas qu’elle fera sa formation d’enseignante de yoga, où elle retourne l’année suivante. Alors qu’elle fait l’entretien des salles de soins, elle y suit sa première formation en massage thaï. Ses retraites et enseignements de yoga lui permettent de se lier avec des Français, Allemands, Néerlandais, Indiens et créer ainsi son parcours au gré des rencontres et opportunités. Elle aurait pu s’établir en Allemagne, aux Pays-Bas et même en France où elle tombe en amour avec la petite ville de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, mais décide de rentrer au Québec. Elle a 42 ans et une autre fièvre s’empare d’elle. Celle de la moto. Fille de biker, cela n’étonne pas grand monde. Elle passe son permis en 2018 et arrête son choix sur une Harley Davidson, une grosse bécane, une routière qui fonce, un deux-roues qui assume sans broncher les milliers de kilomètres sur la saison. Elle intègre la communauté motarde avec un naturel tel que, très vite, elle fait partie des personnes les plus impliquées du collectif Litas de la rive-sud de Montréal, puis de celui de Québec, où elle s’est installée depuis la pandémie de covid-19. Elle participe également à de nombreux événements organisés afin de promouvoir la culture moto, comme le Moto Film Fest Abitibi-Témiscamingue (MoFFAT) et ne refuse jamais une ride, aussi longue et imprévue soit elle. Elle me raconte ainsi la deuxième édition du MoFFAT à laquelle elle participe, en 2019, que les organisateurs et de nombreux participants et participantes rejoignent depuis Montréal. Top départ à 7h30 jusqu’à Rouyn-Noranda, en Abitibi-Témiscamingue. Un long parcours de presque 700 kilomètres les attend qui leur offrira des panoramas à couper le souffle et des sensations recherchées par tout.e motocycliste. Mais il est des runs plus faciles que d’autres et les imprévus sont (trop) souvent au rendez-vous. Après plusieurs centaines de kilomètres sur la 117, un accident empêche le groupe de poursuivre son chemin. Faire demi-tour et aller chercher la 105 en se rallongeant ainsi de de deux heures ? C’est le choix fait par certains. Qui pour proposer une alternative ? C’est là que l’un des organisateurs, fin connaisseur de la région, trouve un sentier de VTT à proximité. Parfait pour contourner la zone de l’accident et rejoindre l’asphalte un peu plus loin ! Pour Nancy c’est une première et la Harley n’est pas spécialement conçue pour ça. Qu’importe, les kits de réparation de pneus sont disponibles et le détour n’est que de quelques kilomètres. Pari gagnant ! Bien que la nuit commençait à tomber à l’arrivée, Nancy se souvient surtout de l’esprit de groupe et du plaisir partagé à cette aventure. C’est ça, l’esprit motard. En 2022, en rencontrant Eric, elle décide de le suivre, pas uniquement sur route, mais hors route, et se dote d’une BMW GS 1200.
Parlant d’Eric : Géo-trouve-tout ou McGyver du deux-roues, si vous avez la moindre demande pour améliorer l’équipement de votre moto, passez le voir. Chercher, inventer, bricoler, il préfère fabriquer à partir de pièces récupérées ici et là plutôt que se ruer en magasin. En témoigne ce ventilateur spécialement conçu pour sécher les bottes de moto – les miennes le remercie – ou encore la fixation de support cellulaire pour la BMW. Au fil des ans, il a accumulé assez pour réparer presque n’importe quoi. Et dire que j’aurais pu lui demander de me créer un rack spécial sacoches souples si j’étais restée plus longtemps ! Eric, c’est lui que j’avais contacté depuis le site bunk-a-biker. Si j’étais la première hôte de Nancy, lui en avait déjà connu plusieurs, dont un couple de Suisses partis à la découverte du Canada sur deux Africa Twin, 650 et 750, dont il me raconte les péripéties québécoises : vol de matériel, la malchance arrive partout. Je croise tous mes doigts, y compris orteils, pour y échapper. J’ai déjà perdu un sac de couchage, j’estime avoir donné.
Eric quant à lui, a commencé à rouler dès l’adolescence mais a obtenu son permis la vingtaine passée. Nul besoin de préciser qu’il a joué avec la poignée de gaz à de nombreuses occasions. Pas un mot, il y a prescription. Il a essayé tout type de moto, de l’enduro au naked (roadster en France), avant d’arrêter son choix lui aussi sur une Harley Davidson et sa Ténéré Aventure. Avec Nancy, il peut ainsi partager le réel plaisir de conduire à deux, chacun au guidon de leur moto. Mais ce qui me marque, c’est aussi la fierté et l’admiration qu’il témoigne en évoquant la capacité de sa compagne à rouler du début à la fin de saison, de tourner autour des 20 000 kilomètres par an et même de le suivre dans des balades off-road pas des plus faciles. « Avec la neige, je savais que j’allais ch*** » s’exclame Nancy au souvenir de cette récente chute. Plus de peur que de casse.
Nancy et Eric. Eric et Nancy. À eux deux, ils sont également loin des clichés sur les propriétaires de Harley Davidson, club souvent considéré comme fermé. A eux deux, j’ai encore un bel exemple de la solidarité de la communauté motarde et de l’ouverture aux autres. Aux étrangers et étrangères, comme moi ici au Canada.



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