Il a passé son permis une fois retraité

Je découvre véritablement John lorsqu’il m’héberge pendant presque dix jours, en septembre, dans sa maison au cœur de Nanaimo. Pourtant, j’ai un souvenir vif de note première rencontre. Nous sommes en plein milieu du mois de juillet, sur un parking, peu après le pont J.C. Van Horne, qui surplombe la rivière Restigouche entre Campbellton, au Nouveau-Brunswick, et Pointe-à-la-Croix, au Québec. Sur sa BMW GS 700 rouge, il est presque au bout du trajet aller de sa traversée du Canada, entamée sur l’île de Vancouver. Il semble également presque au bout du rouleau. Il a affronté la tempête qui a frappé Montréal puis a joué de malchance, poursuivi par un orage tout au long de sa traversée de la Gaspésie. Un orage que j’observais de loin et savais rencontrer sous peu. On s’égare.

John voyage à l’ancienne. Il n’a pas entière confiance envers le GPS de son smartphone et s’est donc procuré une carte du pays, comme il l’a toujours fait, à pieds, en voiture, puis en moto. En la dépliant de mes yeux pour me montrer la suite de son parcours, jusqu’en Nouvelle-Ecosse, je vois qu’il a surligné les routes empruntés au stylo noir. « Regarde, il y a ce bout, tout au nord, que je n’ai pas pu effectuer. Je l’ai tenté trois années durant, et impossible d’y parvenir, maugrée-t-il. La première fois, c’était l’année du covid-19. La deuxième, en 2021, la frontière entre la Colombie-Britannique et le Yukon était finalement fermée quand j’y suis arrivé. La troisième année, une pluie diluvienne s’est déversée sur la dernière portion, passé Inuvik. Après 30 kilomètres, direction Tuktoyaktuk, la route était tout simplement recouverte par un mètre d’eau. » Une histoire qui fait écho à celle de Kelly.

Mais ce qui John atypique dans la communauté motarde, c’est son parcours et la manière dont il a rejoint ce monde. Après plus de trente ans à dompter des chevaux, du Manitoba à la Colombie-Britannique, en passant par l’Irlande, son pays d’origine, c’est dans une salle d’attente chez son médecin qu’il prend sa décision. Il s’empare d’un dépliant destiné aux retraités, dont il fait désormais partie. Vers quelle activité se tourner ? Comment rythmer son quotidien ? On lui propose d’apprendre à jouer du ukulele, de rejoindre des clubs de jeu de société ou de lecture, ou même d’apprendre à danser. Pour ce voyageur dans l’âme, qui a vagabondé en Europe et en Amérique du nord, difficile d’envisager l’une ou l’autre de ces occupations. Son regard se pose alors sur un autre pamphlet. Celui d’une école motocycliste. Les dés étaient jetés. Le voilà qui s’inscrit, et après quelques heures de cours, décroche le précieux sésame. John achète une Royal Enfield Himalayan, choisie pour sa légèreté, sa capacité à affronter tout type de route et à s’enfoncer des chemins ardus. C’est ainsi que John démarre sa nouvelle vie de motard. Il emmène son Himalayan dans les routes de Colombie-Britannique, de Vancouver à Prince Rupert, en passant par l’île préservée d’Haida Gwaii. Et c’est au son guidon de la Royal Enfield qu’il tente par trois fois de se rendre au bord de l’océan Arctique, sans succès jusqu’alors.

En 2022, il s’offre un second modèle : une BMW F 700 GS Aventure. Un modèle idéal pour un plus long voyage, plus puissant, plus versatile que la Royal Enfield Himalayan, notamment par son confort sur autoroute et ses capacités off-road. En cet été 2023, le sexagénaire a effectué plus de 20,000 kilomètres à son guidon, dans une boucle du Canada enviée par de nombreuses personnes. Il confie pourtant : « A cause de cette fâcheuse météo, je n’ai pas pu visiter l’île de Terre-Neuve en entier, m’arrêtant à l’Anse-au-Meadow, ni me rendre au Labrador. C’était la première fois que j’allais dans l’Est du pays, alors que j’habite au Canada depuis plusieurs décennies. J’ai été subjugué par la beauté de l’île. » John fait maintenant face à un dilemme de taille : Océan Arctique ou Provinces de l’Est pour 2024, avant de se préparer pour une traversée complète du continent et effectuer la fameuse route Pan Americana. En attendant, c’est l’île de Vancouver qu’il va prendre le temps de découvrir tout au long de l’hiver. Car, comme son mécanicien lui a fait remarquer, John fait bel et bien parti de celles et ceux qui vont rouler tout le temps et de tout temps.

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