« Arrive as strangers, leave as friends »

Arriver en étranger, se quitter en ami, telle est la devise de Tanya et Angus. Le couple est adepte du site Bunk-a-biker depuis quelques années déjà mais au printemps venu, a décidé d’afficher encore plus clairement cette hospitalité motarde. Entre deux tempêtes et avant le début de la saison motocycliste, ils ont récupéré une vieille antenne satellite, parce que chez eux, « rien ne se perd, tout se transforme », et l’ont customisée de cette manière. Je me souvenais avoir lu une publication de Tanya sur le groupe Facebook Bunk-a-Biker Canada il y a quelques semaines et m’être enthousiasmée par leur démarche. Le hasard fait bien les choses, leur maison se trouve en plein milieu du Nouveau-Brunswick, l’endroit idéal pour poser mes affaires et effectuer une ou deux boucles pour visiter la province. Mais ça, c’était avant de participer au Backroad Ball et de faire l’expérience des 35 degrés sans vent, avec l’équipement de protection moto au complet et pour deux jours consécutifs. Impossible d’en ajouter un troisième.

J’arrive ainsi en plein milieu de l’après-midi et en profite pour faire la connaissance avec la maman de Tanya en attendant mes hôtes, de retour d’une escapade dominicale. A 74 ans, elle pétille de vie et son énergie est bienvenue après un week-end mouvementé. Elle a emménagé dans la maison voisine l’année dernière et me fait découvrir les lieux tout en me livrant quelques anecdotes sur sa fille et son gendre. Elle me confie que les deux se sont bien trouvés. Des copies presque conformes, passionnés, touche-à-tout, et toujours prêts à aider les autres, en particulier les motocyclistes qu’ils hébergent ponctuellement et font face à des coups du sort – couramment appelés pannes techniques. Cette dynamique entre eux deux, je la constate, quand l’un et l’autre évoquent leur maison rénovée, leurs voyages, leurs motos et leur volonté de s’impliquer dans cette communauté motarde.

La moto, c’est dès leur plus jeune âge que Tanya et Angus l’ont eu dans la peau. Voire même avant de naître dans le cas de ce dernier. Il me raconte avec fierté et émotion que sa mère a fait partie des premières femmes motocyclistes, dans les années 1950. Surprenant tout le monde et avec un fort caractère, elle conduisait partout sa Honda CT50 Trail. C’est comme cela qu’elle a accroché le regard du père d’Angus. Il n’en revenait pas de la voir bourlinguer dans son village. Après tout, lui aussi était un grand passionné : il avait même construit son propre cheval de fer à partir d’une bicyclette, à laquelle il avait « simplement » ajouté un moteur. Avec une telle parenté, pas étonnant que le jeune garçon soit, à son tour, saisi de la fièvre deux-roues. Dans le mile. A douze ans, après avoir économisé l’argent gagné en aidant son père à réaliser quelques petits travaux chez des particuliers ou à distribuer des journaux – et obtenir de très bons pourboires – il achète sa première moto. Il la gardera trois ans. « Elle était petite et n’allait pas très vite, 35 à 40 km/heure, mais elle allait partout, dans les chemins et sur la route. Et c’était absolument parfait ». Angus n’avait pas besoin de plus pour parcourir les rues, les champs et les forêts de sa région. Il obtient son permis à 16 ans et possédera par la suite de nombreuses moto : Suzuki 500X, Honda CB300, Kawasaki Vulcan 900 et désormais une BMW R1100RS de 1997 nommée Bob en hommage à son père et une Yamaha 1300 Tourer Deluxe, qui ne passe pas vraiment inaperçue dans le coin.

« On a cinq motos, est-ce qu’on les sort toutes pour la photo ? » me demande Tanya en s’esclaffant ? La sixième ne devrait pas tarder à arriver, tous les deux sont de vrai.es mordu.es. L’année passée, elle voit une annonce postée au Québec pour une Kawazaki Vulcan 900 Drifter, rouge et crème, un modèle rare et vendu à une centaine d’exemplaires seulement. En quelques jours, l’affaire est réglée et elle part avec Angus chercher ce cruiser au look incroyable. Pas si étonnant pour une femme qui, elle aussi, a grandi le guidon entre les mains. Ou presque. Son père avait l’habitude de l’emmener en balade dès son plus jeune âge et parce qu’il avait peur qu’elle ne s’endorme, l’asseyait devant, face à la route, calée entre lui et le réservoir. Bien lui en a pris, beaucoup d’histoires existent sur les enfants qui s’endorment sur le siège passager, bercé.es par le ronronnement du moteur – à moins que cela ne soit le balancement du deux-roues ? Comme Angus, Tanya passe son permis dès la majorité légale et son père lui offre une Honda XL 125 de 1974 après lui avoir enseigné en trois minutes chrono comment l’utiliser. Elle parcourt toute la Nouvelle-Ecosse, libre comme l’air et aura vécu toute sa vie avec cette philosophie motarde : balades, voyages, rencontres, entre-aide et concentrations motos, partout au Canada et aux Etats-Unis. C’est même comme cela qu’elle écrit une nouvelle page avec Angus, il y a quinze ans. Alors qu’elle travaillait dans un barber shop où il se rendait, celui-ci évoque sa participation prochaine au Laconia motorcycle week, dans le New Hampshire. Quelques instants plus tard, l’affaire était réglée, elle l’accompagnerait.

Ainsi, en 2023, pendant que l’événement fêtait sa 100ème année d’existence, eux en ont profité pour souffler une 15ème bougie de vie commune. Au guidon de la Yamaha pour Angus, et du Spyder Cam-Am pour Tanya.

Avant que je ne les quitte, tous deux me livrent une dernière histoire – de moto bien évidemment. Quelques jours avant la naissance d’Angus, sa mère, souffrant de la chaleur d’un mois de juin suffocant, décide d’aller se rafraîchir à la piscine municipale, à l’autre bout de la ville. Pas question de marcher en plein soleil, elle monte sur sa Honda et s’élance. Une centaine de mètres plus loin, l’un des policiers du canton, l’aperçoit, se met en travers de la route et l’arrête. Il lui demande de rebrousser chemin parce que « You are scaring me Mrs. Mac Bean». La jeune femme lui rétorque alors, sévère : « I am about to give birth, it is hot, I am going to the pool, and you are going to move out of my way ». Abasourdi par sa détermination, il ne trouve rien d’autre à répondre que « Yes M’am ». L’histoire aura fait le tour du commissariat et tout au long de son adolescence, Angus sera apostrophé par les policiers qui n’en reviennent toujours pas de cette jeune femme ayant tenu tête à l’un des leurs, enceinte jusqu’au cou et à bord de sa bicyclette motorisée.

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