Hivernale 2023

Acte 3, scène 3 : déjà la Tourraine ?

Ah, les rayons de soleil filtrés par le volet. Quel doux réveil. Cette nuit fut réparatrice même si j’aurais apprécié une heure supplémentaire sous les couvertures. Mais la Touraine m’attendait ! Encore un bon café, enfin, deux cette fois, et il est temps de sortir Red de son garage. Elle a bien apprécié la nuit au chaud car les températures repassent sous le zéro ici, comme en témoigne le petit duvet blanc recouvrant l’herbe du jardin et la chaussée brillante. Mais le soleil réchauffe rapidement l’asphalte et lorsque nous sortons la Honda avec Sabrina, nous sommes rassurées de voir que le grip est bon. Parce que oui, Sabrina, comme tous mes hôtes, s’inquiétait autant de l’impact des conditions météo sur mon équipement que sur l’état des routes. C’est vrai qu’avec mon équipement en apparence minimaliste, ma figure juvénile et mon air constamment béat, je pouvais passer pour candide. Je souriais toujours de la bienveillance dont chacun et chacune pouvait faire preuve à mon égard. Après tout, mieux vaut cela que de l’indifférence. J’appréciais vraiment cet esprit motard. Voilà, il me faut déjà repartir, bien réchauffée et motivée. On commence par un détour vers Saint-Emilion, village que j’avais visité avec mes copines en 2016. Ca datait et je voulais retrouver des souvenirs. Aucun ne m’est revenu en tête, sans doute étais-je passée trop rapidement dans le centre de ce village. Je décide de ne pas m’éterniser et vise mon prochain arrêt significatif : Angoulême. J’avais voulu visiter cette ville depuis longtemps, attirée par le phénomène festival de la BD mais aussi par cette cité médiévale connue et reconnue. En plus, cela me permettrait de couper le trajet en deux, j’avais près de 500 kilomètres à effectuer, c’était celle-ci mon étape la plus longue en termes de kilomètres. Je m’amuse beaucoup en Charente-Maritime. Les départementales sont roulantes, je ne croise encore que peu de quatre-roues et alterne segment à allure modérée et accélération en ligne droite. J’arrive en 2h15 à Angoulême, après quoi il s’avère nécessaire de prendre une large pause pour déambuler dans la ville et me réhydrater. Qu’il fait encore chaud ! Printemps, es-tu déjà là ? Heureusement, une heure plus tard, presqu’arrivée à Poitiers, je peut constater sans mal que l’hiver a encore toute sa place. La grisaille a vite laissé place à une fine pluie qui ne me quitte pas pendant une heure. Jusqu’au village de Richelieu. C’était l’occasion de vérifier l’étanchéité de mon nouveau blouson et de mon pantalon. Les bottes gore-tex n’ont pas non plus été de trop. Je regrette une chose : le manque d’essuie-glace sur la visière. Peu seyant mais j’aurais sûrement apprécié son utilité. Pas le temps de s’arrêter, l’heure avait tourné, un peu trop, et je poursuivais à travers l’Indre-et-Loire. De ravissantes côtes ont fait leur apparition et je savoure l’adhésion des pneus sur route humide. Comme quoi, même avec la pluie, on peut apprécier la conduite ! Je profite de ce passage dans le coin pour m’arrêter 30 minutes à Villandry faire la surprise à un couple d’amis. J’étais passée les voir le temps d’un week-end pour mon précédent trip, en Août et j’avais envie de leur annoncer mon départ au Canada et de prendre de fraîches nouvelles. Si j’apprécie rencontrer des inconnu.es qui vous ouvrent leurs portes et font preuve d’une bienveillance extrême, surprendre des amis de longue date est tout aussi grisant. 15 ans que l’on se connaît, je n’aurais pas pu passer si près d’eux sans tenter de les voir. Armée d’un regain d’énergie, je repars en direction de Luynes, non sans avoir acheté un camembert auparavant. J’étais venue les mains vides chez Marie puis Sabrina, n’ayant pas pu trouver un supermarché dans les temps. Il n’était pas question que pour cette dernière étape avant la Normandie, je manque à mes devoirs. Ou à la courtoisie plutôt.

J’arrive chez Cécile avec, encore une fois, une heure de retard sur mon programme. J’ai vite compris que ma CB était moins discrète que ce qu’il me semblait, en voyant mon hôtesse me faire de grands signes, 50 mètres devant moi. Je souriais mais réalisais trop tard qu’elle ne pouvait le voir à travers le casque. Aucun problème, visière ouverte, elle peut au moins voir mes pattes d’oies. J’entre en marche avant dans le garage après avoir pris soin de faire attention à la glissade. Les régions humides ont cette particularité de vous faire chuter plus souvent à basse vitesse ou à l’arrêt. Et les 270kg se ressentent encore plus à faible vitesse après 13 jours passés à parcourir la France.

Cécile, la force tranquille. Cécile, la miraculée. Cécile, l’optimiste. Cécile, la Ducatiste, débrouillarde et qui n’a pas le temps d’écouter les âneries des autres. Immédiatement, j’adore son franc-parler et son discours.

Alors que nous passons à table, où un nouveau repas typique et succulent m’attend (confession nocturne, je n’ai pas perdu de poids en deux semaines), je lui demande plus de détails. Sa vie est hors-du-commun, comme celle de mes précédents hôtes. Ou plutôt, je réalise que ces vies qui m’ont été contées sont dignes, uniques, inspirantes. J’ai rencontré des personnes combatives, aux parcours jamais lisses, et pourtant, qui semblent heureuses. On est bien loin des clichés sur les Français et Françaises qui passent leur temps à se plaindre, à envier leurs voisin.es. Ils et elles ont pris la vie comme elle était, imparfaite, et ont tout fait pour qu’elle leur apporte le plus de satisfaction, et de belles satisfactions.

Après avoir s’être découvert une grave maladie à 40 ans, Cécile se rend compte qu’elle veut vivre. Elle veut faire l’expérience de cette vie à laquelle la plupart d’entre nous échappons, malgré nous, pris par nos quotidiens et par les injonctions couple-travail-enfants du monde moderne. Enfin, moderne ? Je laisse ça là. Elle voit une Ducati, jaune. Elle la veut. Elle l’aura. Qu’importe le temps, elle l’aura. En s’inscrivant au permis de conduire moto, elle se bat contre la maladie, contre les préjugés et stéréotypes, contre la bêtise. Trop vieille, trop petite. Femme, maman. Et c’est sans compter les équipements trop genrés dans leur couleur (le rose, le rose, le rose) et trop peu faits pour tout type de morphologie. Forcément, quand vous faites du 40 ou plus, qu’importe votre pratique ou le vêtement que vous souhaitez, vous aurez plus de mal à le trouver qu’en 36 ou 38. Une société moderne, vraiment ? Et c’est sans compter le maigre choix dans les rayons. La diversité des blousons, pantalons et bottes pour femmes est bien moindre que pour les hommes. Les équipements s’y mettent de plus en plus, proposent des gammes adaptées à de multiples usages. Mais leur nombre reste toujours inférieure à l’offre masculine. C’est d’ailleurs pour cela que des magasins spécialisés pour l’équipement de la motarde ont vu le jour, et c’est chez l’un d’eux que Cécile décida de se rendre, à Paris. 300 kilomètres pour s’équiper, on dirait une blague sur la recherche de dentiste ou d’ophtalmologue en milieu rural. Cécile mettra un an à obtenir son permis mais aura son code du premier coup. Chapeau. Je me souviens l’avoir aussi eu du premier coup, mais j’avais bachoté 5 jours et mon obtention du code restait plus récente que pour elle. Chapeau bas, vraiment. Depuis, elle a obtenu son permis, rabattant au passage le caquet d’un moniteur, plus petit qu’elle et qui pourtant s’inquiétait qu’elle ne puisse pas se déhancher suffisamment pour effectuer l’épreuve du lent ou encore qu’avec les demi-pointes au sol, elle serait moins à l’aise sur certains types de moto. Je souris en imaginant la scène et le cynisme avec lequel elle a su lui répondre. Des Cécile, il y en a, mais on ne les voit pas. Des Sabrina aussi. Des Christine aussi. Des Marie aussi. Et pourtant, quelles femmes ! J’ai l’impression, en écoutant mon hôte du jour, de comprendre encore plus à quel point le sexisme a pu faire des ravages dans notre société française et encore plus, dans des sociétés plus inégalitaires. Dans certains pays, plus vulnérables, Sabrina n’aurait sans doute pas pu se séparer de son compagnon, tout comme Marie. Dans certains pays, Christine et Cécile n’auraient jamais pu partir seules en voyage. Dans d’autres encore, conduire une moto pour ces femmes aurait été tout simplement impossible.

Elle me raconte l’une de ses dernières aventures, en groupe, où elle avait décidé de rejoindre un groupe de voyageurs à moto, plus obnubilés par le fait de faire la course et boire de la bière que découvrir les alentours et se rappelle à moi la question de Christine. « Quel.le motard.e es-tu ? ». Je sais qui je suis. Cécile sait aussi qui elle est. Mais combien d’autres le savent vraiment ? Et comment ce statut évolue-t-il ? C’est sur ces réflexions que nous nous quittons pour une nuit de repos, bien méritée une fois encore.

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