Hivernale 2023

Acte 3, scène 2 : La Transpyrénéenne volume 2

Christine et Frank se sont levés eux aussi à 8h30, comme convenu. Ne me voyant pas descendre, Christine était prête à venir jouer les grandes sœurs pour me réveiller. Cette attention me fait beaucoup sourire alors que j’avais tout simplement préféré me préparer et ranger mon sac pour ne pas multiplier les aller-retours à l’étage et ne pas m’attarder plus que de mesure. J’ai pourtant une impression de convivialité et accueil tellement naturels qu’il est difficile de les quitter trop vite. Alors que Frank vérifie la pression de mes pneus, Christine me propose d’essayer le pantalon d’hiver dont elle souhaite se séparer, devenu trop petit. Elle est prête à me l’offrir et si j’avais eu l’espace nécessaire, je suis persuadée que je serais repartie avec. Une fois de plus, je faisais l’expérience de la générosité désintéressée. Après une nouvelle promesse de nous revoir et celle d’échanger très rapidement, je m’élançais pour une nouvelle journée sur les routes françaises. Nul besoin de foncer, le voyage s’apprécie au nombre de lacets, de maisons blanches et rouges dépassées et aux villages visités.

Mon premier arrêt s’appelle Saint-Jean-Pied-de-Port. J’avais évoqué plusieurs fois ce village avec des ami.es et avais même poussé jusqu’à l’inscrire sur l’un des voyages que j’envisageais de faire : le chemin de Compostelle. Je suis toujours autant persuadée qu’il n’y avait pas de hasard si je m’y retrouvais, à cet instant. Cela faisait 1h30 que je roulais, la pause était bienvenue pour me dégourdir les jambes et visiter ce lieu empreint d’une certaine magie, en plein cœur d’une journée ensoleillée, d’hiver. Je faisais partie des rares touristes présents et appréciais ce sentiment d’avoir le lieu pour moi toute seule. Je pouvais déambuler, perdue dans mes pensées, sans devoir porter une vigilance particulière où je mettais les pieds. Les quelques photos prises pourront témoigner de ce décor vide d’être humains. Même si je n’étais plus sur la moto, je ressentais toujours ce voyage, seule, tel que je l’avais souhaité. Je ne répudie pas le monde. Je ne déteste pas les endroits grouillants. Mais pour ces deux semaines, je voulais me retrouver avec moi-même et cette communauté motarde. Ce sentiment de solitude, je le désirais aussi lors de mon itinérance piétonne. Si vous avez déjà visité ce village, en pèlerinage ou non, vous aurez certainement constaté le dénivelé. Voire, vous l’aurez maudit après avoir passé des heures à marcher. A l’extrême opposé, je me réjouissais de ces pavés irréguliers et ces montées qui me permettaient de dérouiller mes jambes restées trop longtemps dans la même position, à 45 degrés. Je voyais les enfants s’amuser de mon pas pressé et de ma dégaine de motarde, comme si quelque chose n’allait pas, mi-rideuse, mi-randonneuse. En écrivant ces lignes, je crois comprendre leurs regards et sourires. Je ne reprenais la route qu’après quarante-cinq minutes de pause mais c’était presque trop.

Il me reste autant de temps pour rejoindre la côte que pour réaliser cette première partie. Ossès, Bidarray, Louhossoa, Itxassou, pas besoin de préciser que je suis en plein cœur basque. Je me décide pourtant à ne pas faire d’autre arrêt même si j’ai une grande envie de découvrir Espelette et ses épiceries dont les façades étaient ornées de saucissons et piments. Une photo du panneau d’entrée du village me permettrait de me souvenir de cet instant avant de continuer mon chemin. Je devine que ma destination côtière se rapproche. Le GPS devenait rapidement superflue, les indications ne manquent pas. En entrant dans Saint-Jean-de-Luz, je repère le parking que Frank et Christine m’ont indiqué mais laisse mes yeux chercher avidement la direction de la plage. J’atteins vite l’extrémité de la digue et m’arrête au milieu des pratiquants de Windfoils. Ils étaient nombreux à me regarder. J’imaginais que je devais détonner avec ma CB 1100 au milieu de ces vans aménagés, que ma silhouette de femme contrastait avec la composition exclusivement masculine de leurs groupes, et que ma tenue d’hiver n’était peut-être plus adéquate avec les 21 degrés ambiants. Si j’avais attendu à ce point cette étape c’était aussi pour une raison triviale : un énorme coup de fatigue s’était abattu et je n’avais qu’une hâte, celle de la sieste face à la mer. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises.

Je rencontre le Belge le plus connu du sud-ouest, Denis Descarpentries, dont le tour de France en tricycle solaire a fait la une des informations locales et nationales à l’été 2020. Denis, ce baroudeur expatrié à Hendaye vit chichement et conduit une Honda Deauville noire, qui a certainement tout vu et tout vécu, comme son propriétaire. Santiags laissés au pied de l’escalier où il jouait de la guitare, chapeau de cowboy pour se protéger du soleil, c’était naturellement que je m’approche de lui pour discuter de son quotidien et ses projets. Cette rencontre me marque parce qu’elle répond une fois de plus à cette question, qu’est-ce qu’être motard ou motarde ? Chez lui plus que chez mes hôtes, je sens la moto être comme un repère. Le monde est son terrain de jeu et la moto est comme le moyen de se déplacer au sein de cette immense maison. Il me confie être connu et reconnu facilement dans le coin. Aucun doute là-dessus. Un Belge, nomade, à moto, qui vit à Hendaye, ça ne court pas les rues. Voyant l’heure passer, bien trop vite à mon goût, je décide de partir. Ça y est, je le réalise à peine, je viens de terminer la traversée à moto des Pyrénées et amorce la remontée vers le nord. Une dernière balade dans les hauteurs de la ville, à travers des quartiers résidentiels aux habitations de pierre blanche, aussi belles les unes que les autres, et je filais prendre l’autoroute à Bayonne. L’A63. Rien de transcendant, la poignée bloquée à 115 pour ne pas trop subir la contrainte des éléments, je vois défiler les kilomètres bien trop lentement. C’est finalement la jauge du réservoir qui me permet de couper cette monotone portion. Après un arrêt sur l’aire de la Porte des Landes, je constate qu’une station essence à la prochaine sortie me permettrait de reprendre les départementales sans perte de temps.

Plus loin, Bordeaux et sa périphérie commençait à voir leur trafic s’intensifier et je ne tenais pas à me retrouver au milieu de milliers de voiture et potentielles sources d’accidents. Une sortie à Saugnac-et-Muret, qui ne nécessite pas de description particulière, et je m’enfonce à travers le parc naturel régional des Landes. Quel plaisir de sentir les pins environnants, de traverser ces forêts de conifères qui laissèrent vite place à un paysage girondin composé majoritairement de vignes. Je traverse des villages pavés que seule la raison – et le froid qui pointait le bout de son nez – m’empêchent de visiter. Je m’extasie ensuite de la traversée de la Garonne à Langoiran où j’ai la chance d’observer la course finale du soleil. Je suis dans la région du vin et me délecte de découvrir ces paysages. L’autoroute ? Un souvenir lointain. Cependant, je comprends très vite que j’arrive dans une région au climat moins continental que la veille. Ô humidité redoutée. Je retrouve le froid insidieux qui envahi l’extrémité de mes membres inférieurs et supérieurs. Je traverse la Dordogne à Branne. Belvès, j’arrive ! Le soleil est presque couché, j’ai observé son passage de l’orangé au rouge depuis les coteaux de Castillon et ai hâte de pouvoir mettre Red à l’abri et mes os, au chaud. Grâce au repérage effectué la veille avec Frank, je reconnais facilement la maison et entrais sans hésiter dans la propriété malgré une surface non asphaltée. Je n’ai pas peur, ma monture peut aller partout.

Je m’apprête à rencontrer Sabrina. Elle m’avait indiqué que son garage était petit, pourtant, en arrivant, je vois un espace suffisant pour m’y garer. C’est en l’entendant me dire qu’elle l’avait rangé dans la journée qu’en plus d’une pointe de culpabilité, je ressens à nouveau cet élan de solidarité qui nous anime, conducteur et conductrice du deux-roues aimé. Je découvre Sabrina, endurcie par son rôle de mère célibataire, son activité d’aide à domicile et, je le devinais, une vie où il faut se battre pour obtenir ce qui nous revient de droit. Elle m’accueille comme si j’étais la Présidente de la république, on se tutoie d’emblée et on rigole ensemble lorsque sa jeune chienne, punie dans son enclos, tente de nous amadouer par une complainte. Je suis une nouvelle fois, enchantée de rencontrer cette jeune motarde (elle a eu son permis en avril 2022) qui m’apprend être la première utilisatrice du groupe Facebook à être hébergée chez elle. J’ai même l’embarras du choix pour mon repos. J’opte pour le canapé lit, pour lui éviter d’avoir refaire le lit des invité.es et aussi pour dormir avec son chat. L’animal à 4 pattes aura été un fidèle compagnon puisque à presque toutes mes étapes, il aura été présent. Nous nous dépêchons d’aller au supermarché acheter de quoi dîner, ça sera une pizza chèvre miel et…noisettes. Ni l’une ni l’autre ne connaissions. On se laisse tenter. Choix validé. Après une bonne douche chaude, je la rejoins pour dîner. J’ai l’impression de faire une soirée pyjama chez une amie. Il est si simple de parler de tout et de rien, Sabrina est une force de la nature. Elle rit lorsque je lui dis que je suis caennaise. Son nouveau petit ami est aussi du coin ! Décidément, je ne suis jamais au bout de mes surprises. Pas de hasard.

J’en viens rapidement à lui expliquer les raisons de ce voyage et à lui poser quelques questions sur son parcours dans l’univers de la moto et l’obtention tardive de son permis. Son père, motard, l’acceptait en passagère, dès son plus jeune âge. Mais il estimait qu’une femme n’avait rien à faire au guidon ni dans un atelier de réparation. Voilà qui confirme la nécessité de mon étude de la communauté sous le prisme du genre. Femme à moto, impossible selon ce monsieur. Pendant longtemps, elle n’a alors pu jouir que du plaisir de rouler mais sans jamais être actrice ni vivre pleinement l’expérience. Je sentais que cela la peinait mais c’est aussi ce qui a fait d’elle la femme au fort caractère que j’avais devant moi. C’est après sa rupture avec son ex-compagnon, motard, qu’elle se décide à passer le permis, comme une revanche. Ou plutôt, comme libérée de son emprise. Elle avait toujours refusé de le passer lorsqu’ils étaient encore ensemble, malgré ses multiples demandes. Une fois séparée, elle avait cette liberté de choisir. Cette fois, si elle passait le permis, c’était pour elle et personne d’autre. J’admire son courage. Elle avait fait ce choix parce qu’elle le voulait. Tout simplement. Et comme une revanche, c’est elle qui pourra jouer les pilotes et son petit-ami, les passagers. Même si elle regrettait n’avoir pas eu de réelle expérience de conduite avec passager ou passagère, elle avait hâte de pouvoir l’emmener en balade. Elle connaissait bien la région et n’hésitait jamais à sortir sa Suzuki, qu’importe la météo (sauf la pluie peut-être), pour le plaisir de ces routes de Gironde qui offrent un paysage différent à chaque tournant ou encore, vous emmènent à travers la route de villages viticoles comme Saint-Emillion. En plus, elle peut compter sur un ami mécanicien qui vient de s’installer à Castillon et lui permet, à tout moment, d’effectuer le moindre réglage. Elle qui n’avait jamais eu le loisir de s’occuper de la partie technique d’une moto, souhaite désormais pouvoir s’occuper de la sienne pour des réparations mineurs. Elle sait que ce savoir-faire ne s’improvise pas mais c’est une touche-à-tout qui n’a pas peur de se salir les mains. Ou jouer avec la technologie. Elle a même installé de la domotique chez elle et nous passons quelques instants à nous amuser de toutes ces petites choses mises en place pour lui faciliter la vie. « Quand on est mère célibataire, tout gain de temps et d’énergie est bienvenu ». Je la crois sur parole. Le temps a de nouveau filé à une vitesse telle qu’il est déjà l’heure pour elle, comme pour moi, de tirer notre révérence à cette journée. J’en profite pour relire mes notes de la journée, planifier la route du lendemain qui annonçait une partie de 4 x 4 voies peu rigolote mais nécessaire pour arriver à Tours dans les temps, et me couche enfin. J’ai effectué ma plus grande étape aujourd’hui, parcouru 439 kilomètres en 9h09 dont 7h40 à moto, traversé 3 départements, observé deux éléments naturels majeurs, Pyrénées et Océan Atlantique. Une journée bien remplie, je peux m’endormir avec le sourire.

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