Acte 3, scène 1 : La Transpyrénéenne volume 1
Au revoir Narbonne, ou à la revoyure ! Comme à mon habitude, je lance Liberty rider afin de conserver le trajet dans mon historique puis le partager à la communauté. Avec quelques photos, toujours. C’est sous un ciel nuageux, comme la veille, que je m’élance. La veille encore, en pleine soirée de départ, j’ai appris que ma demande de PVT au Canada a été acceptée. Finalement, la Saint-Valentin, c’est chouette. Heureuse qui comme Ulysse, fera un bon voyage… Je décide donc de prendre l’itinéraire qui me ferait traverser la ville de Montreal, dans l’Aube celle-ci, comme un clin d’œil à l’univers. Le trajet est plus rectiligne que si j’avais pris la direction de Limoux puis Quillan, mais je n’ai pas su résister. Toutefois, la D112 s’avère plus surprenante qu’escompté. De belles côtes m’offrent des panoramas encore inobservés. J’immortalise le village de La Force, qui me souffle nombre de jeux de mots pendant des dizaines de kilomètres, avant d’atteindre la ville médiévale de Fanjeaux puis de traverser le département de l’Ariège. Le ciel se découvre petit à petit et avec lui, les sommets enneigés des Pyrénées. Époustouflant de sentir que chaque kilomètre m’en rapproche un peu plus. Arrivée dans le village, que dis-je, le hammeau d’Eoux, en Haute-Garonne, je prends le temps. Le temps d’un bain de soleil, le temps d’admirer les montagne devant moi et la vallée en contrebas, le temps de sautiller et faire rires les rares conducteurs de ce village de 100 âmes. Je me sens assez seule au monde. Un sentiment qui me tient depuis quelques jours et que j’apprécie puisqu’il me permet notamment de savourer chaque rencontre au gré du parcours.

Déjà 210 kilomètres parcourus mais il en reste 110 jusqu’à Lourdes et 20 de plus jusqu’à Pontacq. Pas le temps de niaiser. Je repars, les yeux sur la route et les montagnes. J’aurais peut-être dû avoir aussi les yeux sur les panneaux annonçant des travaux. Faisant comme si de rien n’était, je continue sur la départementale 23 pour traverser Pouy-de-Touges avant de tomber sur un détestable « route barrée ». Cependant, lisant « sauf riverains », j’ose m’aventurer dans l’allée rétrécie et semée d’embûches. Ou du moins, parsemée de cailloux. Quel plaisir de réussir cette traversée interdite ! Je me sens fière comme une vipère. A défaut de meilleure comparaison. Je remercie le ciel de n’avoir croisé personne qui puisse me réprimander et ternir ma joie. Que vois-je au loin ? Deux motos ? Pas les gendarmes ?! Mais non idiote, deux trails ! L’idée de faire un bout de chemin avec eux m’enchante et je mets les gaz pour tenter de les rattraper. Ils sont chargés comme des baudets mais filent à pleine vitesse. Heureusement, la traversée de villages successifs me permet de rester dans leurs roues. S’en suit alors près de 25 kilomètres de jeu à trois, où je préfère rester dans l’œil de leur rétroviseur plutôt que tenter un dépassement qui aurait été de courte durée. Les multiples macarons de pays visités et le sticker « I am not going fast, I am going far » posent clairement les bases sur leur expérience de la route. Mais nos chemins doivent se séparer. A moi, Lourdes !
Il est à peine 16h quand je passe le panneau d’entrée de la ville et m’enfonce dans le cœur historique. J’aperçois au loin la Basilique Notre Dame du Rosaire et sais ma destination proche. Une fois de plus, je loue le ciel, ou la vierge Marie, de réaliser cette hivernale printanière avec une fréquentation ridicule. Et savourée. Le parking moto n’attend que moi, bien trop seul à cette période de l’année. J’ai à peine le temps de marcher cinquante mètres que le gérant d’une boutique de souvenir me hèle. Motard et possesseur d’une Ducati, il m’apprend que je suis bien trop en avance pour le pèlerinage des motards et motardes. Il n’a lieu qu’en juin. Il comprend rapidement à mon air ébahi que je n’ai pas la référence et m’explique que celui-ci se déroule chaque année avec des centaines de participants et participantes. Je tombe des nues. Presque. Pourquoi devrais-je m’en étonner ? Après tout, Dieu s’adresse à tout le monde non ? Après avoir poliment refusé de lui laisser mon casque le temps de la visite, je pars en direction de ce lieu spirituel et chargé d’énergie. L’histoire ne dit pas que je n’avais absolument pas prévu d’y aller. Mais à Toulouse, au détour d’une conversation, j’ai compris que quelque chose m’y attendait. Je ne pouvais pas remonter dans le nord sans effectuer une Transpyrénéenne, même si cela équivalait à longer le pied de la montagne pour cette première partie. Lourdes. Ses miracles. Bien que baptisée, je ne suis pas croyante. Ma grand-mère et mon grand-oncle l’étaient. Je prends alors le temps de la réflexion sur ce qui a pu me conduire ici et reste une heure à méditer, à me reposer, corps et esprit. Je suis partie depuis 10 jours, ce temps pour moi est bienvenu. Un sentiment appuyé par le calme qui règne et la boule jaune qui entame sa descente, donnant au lieu un aspect contemplatif. J’ai pris soin de prévenir mes hôtes de ma pause et de mon très probable retard, ce qui me permet de remonter sereinement en direction de Pontacq par la route de la forêt.
Comme beaucoup de voyageuses et voyageurs, je me dirige depuis le début à l’instinct et à la carte. Je choisis ensuite de suivre la route de Lourdes pour grimper dans les hauteurs et contourner le lac du même nom, par l’ouest, avant de rattraper la route de Pau. Bien m’en a pris, je me régale à nouveau. Les lacets s’enchaînent dans cette ascension que je suis seule à gravir et c’est arrivée au sommet que je m’arrête pour admirer le soleil couchant, à nouveau. Pas de redondance, les longues étapes me conduisent indubitablement à l’observer presque tous les jours. Je ne m’en lasse pas. S’il s’offre à moi depuis des points de vue divers et admirables, il m’offre aussi la satisfaction de la journée effectuée et annonce à chaque fois, une belle soirée.

Il fait encore jour lorsque j’arrive chez Frank et Christine. On frôle les grandes embrassades tant la rencontre semble naturelle. Encore. Je remarque le boitement de Frank pendant que Christine me fait entrer, portant mon casque et mon sac comme s’ils n’étaient ni lourds, ni encombrants, et les coïncidences n’existant pas, j’apprends qu’il a subi une opération de la cheville trois semaines auparavant. Un copain ! Sauf que lui a pu bénéficier d’une toute nouvelle technique, bien moins invasive et traumatisante. Glace brisée en 1 minute mon capitaine. Le temps de prendre une douche et découvrir la chambre préparée aux petits ognons, encore une fois, je les rejoins pour une soirée digne d’une nouvelle expérience de solidarité motarde. Si tous les deux sont impressionnés par mon hivernale en solo, de mon côté, je bois le récit de leurs voyages seuls ou ensemble, de leur passion et de leur rencontre. Car Frank et Christine vivent ensemble depuis peu d’années. L’histoire est digne d’un conte, ils se sont rencontrés grâce au même groupe Facebook qui m’a conduit jusqu’à eux. « J’ai fait la même expérience que celle que tu vis là, et depuis, on ne s’est plus quittés » me livre Christine lorsque nous trinquons avec un verre de vin de noix, spécialité ramenée de Dordogne. Et depuis, ils vivent de moto et d’eau fraîche. Ou d’amour et de moto. Ou tout à la fois. C’est lorsque j’évoquais mon plus grand projet, celui de traverser sur plusieurs mois le Canada d’Est en Ouest, d’écrire un reportage sur ce voyage ainsi qu’une étude sur la communauté motarde que je comprends, une fois de plus, que ce n’était pas par hasard si mon chemin m’avait mené ici. Je lis une compréhension sur le visage de Christine. Elle a passé son permis il y a une dizaine d’année après avoir débuté avec la formation 125. Après une chute, elle réalise que le permis gros cube lui permettra d’être plus à l’aise et d’aller plus loin. Et une fois le précieux sésame obtenu, une nouvelle vie s’est ouverte. « La moto m’a libérée ». J’avais souvent associé la moto à la liberté, de rouler, de ne pas planifier, de jouir de l’instant présent, de savourer la vie parce que l’on est conscient, en enfourchant la selle, que la moindre chute pour mettre fin à tout avenir. Ce n’est que plus récemment, en m’interrogeant sur ce que la moto m’apportait, que j’en déduisais cette notion de libération intérieure. Une libération de soi. Une libération de contraintes imposées, par soi ou par les autres. J’ai même découvert récemment le terme de moto thérapie et il prend tout son sens. La moto n’est pas qu’une machine. La moto c’est une manière de vivre, pour certain.es de revivre, pour d’autres même, de survivre.
Je le sens et le vois, Christine est une aventurière. Elle n’a pas peur d’aller loin, seule, et sait affronter les difficultés avec calme. Elle me raconte cette fois où, en voyage dans le Jura, elle suit un chemin qui monte, monte, monte, le long d’une crête et sans réelle visibilité du sommet. Ce n’est qu’une fois arrivée tout en haut qu’elle doit stopper net, le goudron laissant subitement place à un chemin où seuls tracteurs et trails peuvent passer. En haut d’un sommet. En pente. Le vide d’un côté, la roche en face. J’imagine très bien la scène et le désarroi ressenti. Pourtant, Christine ne s’est pas laissée abattre. A la force de ses bras et malgré un rayon de braquage restreint, elle parvient à effectuer un demi-tour et à repartir avant la nuit tombée. Elle me raconte aussi la fois où arrêtée de nouveau en pente et sans plus pouvoir bouger, stabilisant la moto tenant par ses pointes de pieds et son frein, elle réussi à faire comprendre la situation à l’automobiliste qui s’arrête derrière elle. Bloquée, elle ne peut pas faire demi-tour ni mettre la béquille latérale, au risque de voir la moto tomber. Et le tout, par force de signes de tête et en s’époumonant à travers son casque. Enfin, elle me confie sa première rencontre avec Frank, alors qu’elle revient de ce trip de deux semaines en Corse, seule, où elle avait découvert l’expérience d’hébergement chez des motard.es. Son histoire trouve un écho en moi et des paroles n’ont pas besoin d’être dites, nous nous comprenons. Tout au long de la soirée, je puise de l’énergie et de l’inspiration à travers leurs récits de voyage, ponctués de conseils sur les équipements à prévoir, le matériel photos et vidéos, et termine la préparation de mon itinéraire du lendemain à l’aide de l’application recommandée par Frank. C’est ainsi qu’au lieu de me promener dans les Landes en direction de Belves-de-Castillon, je prévois de terminer cette Transpyrénéenne à travers le pays basque jusqu’à atteindre Saint-Jean-de-Luz. Comme le dit Frank, prendre l’autoroute de temps en temps ne fait pas de mal, surtout si cela permet de profiter auparavant d’un superbe voyage. Importation du tracé GPX conçu ensemble dans l’app Liberty rider, vérification des bagages, préparation de la tenue du lendemain. Je suis fin prête pour une nuit reposante et revigorante. Pourtant le sommeil n’est pas immédiat, je retourne une question que nous nous sommes posée au cours de la soirée « quel motard ou motarde sommes-nous ? » Question qui devenait centrale dans mon voyage et mon contact avec la communauté motarde. Je savais qui j’étais mais savais-je quelle motarde j’étais ? Ou voulais être ? Je décidais de ne pas y répondre tout de suite mais la gardais dans un coin de ma tête.

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