Acte 1, scène 2 : Fuir le froid bis
Le petit-déjeuner s’étant éternisé, avec une dernière visite de sa propriété, de son jardin et de l’ancien lavoir qu’elle possède, c’est finalement à presque 11h que je repars. Un avantage est à noter : les températures sont repassées au-dessus des négatives. A moi des routes qui commencent à sécher ! Je m’habille de nouveau chaudement, enfilant deux sous-vêtements thermiques, un sous-pull et mon petit pull Harry Potter, cadeau d’un secret santa. On rajoute cagoule, tour-de-cou et gants chauffants et vous avez la panoplie du ou de la pilote en pleine hivernale. Il ne manquait que les chaufferettes, que j’ai finalement insérées plus tard dans la journée, dans le creux de mon blouson pourtant doublé.
Direction le garage pour vérifier l’état de Red. Elle a passé une bonne nuit, au chaud. Mais elle n’est pas contente. Par manque de lucidité, la veille, je me suis garée en avant, alors qu’une petite pente se dessinait. Marie se propose évidemment de m’aider. La force de son mètre 60 et 50 kilos n’était pas de trop pour sortir la monture et continuer l’aventure en direction de la Corrèze. Après l’envoi des photos prises pour immortaliser notre rencontre, un dernier tour de la moto pour l’entendre louer son allure (et bien oui, Red ne laisse personne indifférent, moi la première) et de longs au revoir, je mets les gaz.
Je connais la route jusqu’à Poitiers, l’ayant empruntée l’été dernier. Le paysage n’a pas changé et j’ai presque l’impression de ne pas avoir quitté la Normandie tant la campagne est verte. Ce mardi est calme. Je profite du peu de circulation dû à la journée de grève pour rouler sans m’arrêter jusqu’à ce que la faim me tenaille. Cela m’arrive pourtant rarement. Je suis plus sujette à la soif qu’à la faim, mais là, je ne tiens plus. S’il y a une chose pour laquelle j’aime la campagne française, c’est pour ses bistrots et brasseries locales. Je m’arrête peu après Poitiers dans un village de 300 habitants et certainement autant d’animaux pour profiter d’un menu entrée-plat-dessert et faire le plein d’énergie. Et de glucides. J’aurais peut-être dû éviter les profiteroles, la somnolence arrive trop vite et je suis obligée de pauser à nouveau la CB sur un parking pour une courte sieste et un café. Je réalise à cet instant que mon corps se réchauffe, presque littéralement. Je constate que j’ai atteint cette frontière, imaginaire, entre le Nord et le Sud de la France. La douceur des températures donnent un nouveau coup de boost, tant à la machine qu’à sa conductrice et c’est armée d’une nouvelle détermination que je fais route jusqu’à TeamAxxe. J’aurais bien évité cet arrêt impromptu mais un léger bruit me chiffonnait depuis une cinquantaine de kilomètres et je préfère prendre le temps d’un rapide contrôle par des professionnels. Si vous êtes déjà allés à Limoges, vous vous souviendrez sans doute d’une ville haute-perchée et où le piéton n’est pas légion. Les routes, les rues, les allées montent et descendent, tournicotent d’un sens puis de l’autre, vous font passer sur un pont où une bande de graviers vous attend pour tester vos réflexes. Et comme toute ville qui se respecte, de nombreux travaux de voirie vous obligent à dévier de votre itinéraire. Imaginez une motarde sans GPS posé sur son guidon mais écoutant simplement la voix dans son intercom, ne connaissant que les grands axes et les départementales à emprunter et vous m’aurez ainsi en face de vous. Je mets presque autant de temps à trouver la zone d’activité qu’à effectuer Limoges-Juillac, mon étape du jour. J’exagère sans doute un peu, mais pas beaucoup. Cette pause non prévue, encore une, aggrave mon retard mais mon nouvel hôte est compréhensif. On ne décide jamais des imprévus techniques après tout. Repartie du magasin, je m’élance sur la brève portion d’autoroute en direction Brive-la-Gaillarde et prend la bretelle de sortie « La Porcherie ». Je jette un œil à ma belle, non, elle est encore propre. Quelques kilomètres plus tard, j’arrive enfin en Corrèze. Au revoir Haute-Vienne, ce fut un plaisir. Beaucoup de villes et villages se terminant en -ac me font comprendre que je suis dans le bon département. Et quel département ! J’apprécie ce décor champêtre vallonné, ces routes vides où chaque tournant m’émerveille. Le jour tombe et je suis la course du soleil dont la lumière orangé drape doucement la forêt environnante. Je m’enfonce dans les profondeurs de la Corrèze et atteint ma destination, à la frontière avec la Dordogne.
Je fais la connaissance de Roadman, anagramme d’Armando. Il lui convient parfaitement. Il approche des 70 et en paraît 20 de moins, un vrai amoureux de la moto voyage, plutôt solo, et sur tout type de monture. Je suis accueillie dans sa maison, rénovée par ses soins (et de quelle manière!) avec Come as you are de Nirvana et une atmosphère si chaleureuse que je me sens, encore une fois, comme à la maison. Et j’y suis presque. Il s’avère qu’Armando est italien, a vécu de longues années en Normandie, a travaillé dans la même ville que moi et plus fou encore, l’un de ses fils travaille à Caen, à quelques minutes de mon appartement. Cette découverte me conforte dans mes croyances. Il n’y a décidément pas de coïncidence !
Une douche chaude et revigorante aiguise mon appétit, renforcé par le fumet qui se dégage de la cuisine. Armando m’annonce un dîner périgourdin qui m’enchante ! En plus d’être un motard aguerri, quel cordon-bleu ! Mention spéciale à la charlotte poire-chocolat avec sa pointe de rhum, qui m’a obligée à faire preuve de retenue malgré ma gourmandise démesurée. La soirée file à une vitesse folle et les sujets de conversation ne sont pas épuisés. Il y a quelques années, il dégote une 700 Ténéré d’occasion qui lui permet d’arpenter les sous-bois comme les belles départementales. Mais très vite, lors d’une balade, il se rend compte que quelque chose cloche. Il parvient à trouver un garage sur sa route et l’annonce tombe : coût des réparations 2000 euros. Soit plus que le prix de la moto. Comment repartir ? Malgré l’air sceptique du mécano, il négocie le rachat de la Yamaha pour 500€ et repart… avec une Aprilla Tuono qu’il aura gardé près de 8 ans. Je ris face à sa capacité d’adaptation dans ces situations et et son sang-froid, même lorsqu’une biche, qu’il repère au bord de la route, se décide subitement à traverser devant l’italienne. Plus de peur que de mal pour lui qui aime tellement la nature, sa flore et sa faune, qu’il peut passer de longues minutes, voire heures, à observer ce qui se déroule dans la forêt environnante, depuis sa terrasse. J’assiste d’ailleurs à un ballet de mésanges le lendemain matin et apprends qu’elles sont une vingtaine à venir se nourrir chaque jour dans le perchoir qu’il a fabriqué.
Je suis étonnée qu’il n’ait pas hébergé plus de voyageurs et voyageuses, à peine une dizaine. Le département est superbe, la faible densité de population propice à des balades avec le sentiment d’avoir le monde à ses pieds (ou cale-pieds), et l’on se régale des petites routes aux nombreux virages. Alors que nous regardons l’itinéraire du lendemain et vérifions la cohérence du parcours, il me raconte une dernière anecdote. Il y a quelques années, revenant d’Auvergne à la fin du printemps, il doit traverser le Cantal. Il se décide à suivre le GPS qui l’emmène à travers les montagnes dans un chemin communal qui grimpe toujours plus haut, sans réelle visibilité et sans panneau indicatif. Il finit par atteindre le pic de ce mont et réalise que tout est gelé, des congères ornant le bas-côté, proposant une route qui s’avère plus praticable pour une voiture qu’un roadster. A chaque trajet son aventure ! Je médite là-dessus pendant quelques minute et me note de vérifier les conditions météo dès le lever du jour. Pas folle la guêpe.


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