Acte 1, scène 1 : Fuir le froid
Réveil, matin, 8h, je me réveille (pas) comme une fleur, coquelicot* a bien fait dodo, pas besoin de chocolat chaud. Je m’arrête ici pour la parodie de chanson. Les données biométriques m’attendent, il n’est pas question d’être en retard, l’emploi du temps est serré. Sur la lettre d’instruction, je relis la nécessité de ne pas venir 15 minutes avant l’heure de rendez-vous. J’imagine qu’il s’agit de ne pas surcharger l’espace d’attente. J’arriverai donc à 9h pétante, tel Gandalf. A peine une dizaine de personnes se trouvent déjà assises sur des bancs dont la solidité me laisse perplexe. La procédure ne prend que cinq minutes et trois box sont disposés à recevoir les candidats et candidates. A 9h03, on prend mon dossier et mon passeport avant de me signifier que je serai appelée rapidement. A 9h07, j’entre dans le box numéro 4 où prise d’empreinte et photo s’enchaînent à une vitesse à en faire pâlir l’administration française. Je quitte les lieux après un rapide tour pour me rafraîchir. Il est 9h14, mon train est à 9h59, je monte dans mon wagon à 9h45. Rarement un enchaînement s’est déroulé sans le moindre accroc, compte tenu des multiples aléas liés à la circulation, l’attente, voire, les problèmes informatiques. Soulagée d’avoir rempli cette formalité, je ne pense qu’à une chose pendant le trajet retour, sous un soleil éclatant : la route qui m’attend, de Caen à Saumur.
Je pars, enfin, à 13h30 avec l’ambition de réaliser cette étape en 4h30, pauses incluses. Mais présomptueuse ou optimiste, je suis rattrapée par les conditions climatiques. Soleil éclatant en février ne rime absolument pas avec températures estivales de juillet. Je l’apprends encore à mes dépens après avoir lutté jusqu’à Argentan. L’arrêt pour remplir le réservoir est aussi le moment de vérifier la bonne accroche du barda et ajouter une couche supplémentaire. Je me maudits. J’ai, encore, oublié plusieurs choses pourtant nécessaires : couverture de survie, polaire, corde additionnelle (version survivaliste américaine). Rien qui ne puisse se trouver sur le chemin, mais quel sentiment désagréable que celui de l’étourderie. J’enfile mon unique pull, léger, celui qui devait me servir de pyjama et repars. Je n’ai fait qu’un quart de la route mais le soleil est encore haut et contribue à me réchauffer le corps et l’esprit. Ce dernier est libéré du Canada et d’autres tracas. Il est concentré sur la route, apprécie chaque courbe, se satisfait de reconnaître un chemin parcouru l’été dernier et visualise le prochain arrêt, au Mans. Après une heure supplémentaire à travers la campagne ornaise, un détour malvenu par peur de m’enfoncer sur une route ombragée et potentiellement verglacée, je m’arrête au Burger King du Mans. Un café s’il vous plaît ! Je préviens Marie de mon avancée et réalise qu’il ne faudra pas traîner pour passer le moins de temps possible après le coucher du soleil. Il reste un tiers à effectuer mais je sais qu’il sera le plus compliqué. La fatigue d’une courte nuit puis d’un trajet en train s’ajoutent à l’épuisement de la conduite en hiver. Après tout, c’est ma première hivernale ! Le tronçon entre Le Mans et la fin de sa périphérie n’est pas particulièrement réjouissant. Du trafic, des limitations à 50 kilomètres/heure, une partie industrielle ou des villes passantes sans grand intérêt. J’ai même allumé mon intercom avec GPS et musique afin de danser sur la moto sur ce trajet monotone. Mais à 17h, le Maine-et-Loire et sa campagne m’offrent une belle palette de couleurs pour avancer. Je file comme le vent, admire les teintes orangées déclinant vers le rose sur les plaines au loin. Je n’ai pas le temps de m’arrêter prendre une photo, mes gants chauffants arrivent à bout de leur fonction et je n’ai pas envie de conduire une petite heure avec des doigts congelés. C’est donc gravés dans ma rétine que ces paysages défilent. Le but se rapproche. Les 250 kilomètres sont bientôt atteints. Un dernier arrêt pour remettre de l’essence et vérifier l’adresse ajoute 10 minutes à mon arrivée prévue. Passé le panneau, il me reste 800 mètres avant de poser enfin pied à terre. Quelle belle région ! Des lavoirs, une fontaine, de la belle pierre. Encore un endroit qui m’était inconnu et devant lequel je prends le temps de m’extasier. A peine arrêtée devant la maison de Marie, je vois le portail du garage s’ouvrir. J’imagine que sa fenêtre donnant sur rue, le bruit du moteur ronflant de ma CB 1100 ne pouvait être confondu avec aucun autre. Marie, c’est une évidence. Il n’y a pas de glace à briser. Un chocolat chaud arrive très vite tout comme l’heure d’aller rejoindre les bras de Morphée, après plus de 4 heures de discussion, confidences, rires et visionnage de photos !
Marie est passagère depuis de nombreuses année, elle a découvert cette passion pour les deux-roues tardivement et a embrassé ce statut de passagère à tel point qu’elle a rejoint des MC (clubs moto) et effectué de nombreux voyages, avec des inconnu.es. Le film de son aventure de deux semaines dans les parcs naturels de l’Ouest américain que nous avons visionné, la replonge, elle, dans un souvenir impérissable, me projette moi, dans un rêve éveillé. Marie n’a pas froid aux yeux et s’identifie à moi plus jeune, tout comme je m’identifie à elle. Elle utilise souvent le mot « déjantée » que je trouve employé parfois de manière péjorative lui préférant « aventurière », « curieuse » ou « excentrique ». Elle est partie en voyage en sac à dos avec une inconnue au Liban, il y a plusieurs années. Elle a vécu au sud de Barcelone après avoir visité cette ville et trouvé qu’il y faisait bon vivre – pourquoi tout le monde me parle de Barcelone en ce moment ?
Elle a réussi à se défaire d’une relation toxique après 8 années. Elle a travaillé longtemps, changé d’emplois plusieurs fois et géré sa propre boîte d’import de poterie. Elle a voyagé, beaucoup, s’émerveillant toujours des lieux visités, profitant de chaque instant, à fond. Son credo : ne pas avoir de regret et vivre l’expérience à fond. Elle a ainsi observé les chutes du Niagara de la plateforme, du ciel, de la rivière, et même, sous la cascade. Et jamais, l’amour de la moto ne l’a quittée. Elle me confie que son nouvel amoureux est lui-même motard et qu’il lui a demandé son avis sur le confort de sa prochaine monture, afin de faire de nombreuses balades ensemble. Elle a les yeux qui pétillent en me livrant ces informations, ravie que cet homme considère ainsi son opinion et souhaite partager cette passion commune.

Elle affirme me voir comme sa petite-fille et j’ai le sentiment de la voir comme ma grand-mère. Nos échanges sont simples, chaleureux et vrais. Elle s’inquiète de la qualité du repas car très occupée, elle a eu moins de temps que prévu pour s’occuper des tâches ménagères et des courses. Qui suis-je pour la juger ? Elle m’accueille ! Elle partage sa maison, son quotidien, sa vie avec moi. On se met trop de pression, décidément.
Elle est aux petits soins, du début de la soirée jusqu’au lendemain matin. Elle avait même chauffé la chambre la veille pour être sûre que j’ai tout le confort requis. Preuve de notre complicité, je l’aide à couvrir ses orangers contre le gel de la nuit puis, une fois rentrée à l’intérieur et après visite de sa maison, à mettre la couette dans sa housse. L’éclat de rire qui a suivi, après avoir réalisé que la housse était trop petite, est si rafraîchissant que j’ai compris, à cet instant, que les relations humaines étaient vraiment des expériences uniques qu’il fallait conserver précieusement.
* le coquelicot est le symbole de Morphée, voilà pour la figure de style.


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